Caroline Gamon est une peintre et autrice formée aux Arts Décoratifs de Strasbourg. Elle travaille régulièrement pour la presse et l’édition et a vu paraître en 2024 son premier album en tant qu’autrice-illustratrice, Boucle d’or en chemin, dont j’ai parlé dans ces chroniques et qui lui a valu une mention spéciale à la Foire du Livre Jeunesse de Bologne en 2025.

Dans Qui voit là ?, en forêt, tous les animaux présents ont vu passer, hors-champ, une bien étrange créature à leurs yeux. Tour à tour, ils la décrivent en en donnant une caractéristique, s’interrogeant entre eux ou questionnant les lecteur.ices pour en dresser un portrait progressif plus ou moins ressemblant selon le point de vue. Par cette structure répétitive de l’accumulation propre aux contes de randonnée dans une dynamique fonctionnant bien avec de tout jeunes enfants, sont évoquées pour décrire cet intriguant personnage des caractéristiques contraires à celles de l’animal qui les énonce. Ainsi, la limace remarque sa rapidité, le lièvre ses petites oreilles ou le lynx son absence de moustaches.

Dès la couverture où apparaît de face une grande tête de lièvre aux yeux percés sans décor ni même titre ou nom d’autrice (mentionnés sur le dos du livre), le dispositif prend forme dans une grande ingéniosité de Caroline Gamon qui mêle avec finesse et clarté concept et narration pour les plus jeunes. L’on pense immédiatement à un masque de lièvre que l’enfant-lecteur.ice pourrait se plaire à arborer, nous interrogeant déjà sur le regard, celui de l’animal, des lecteur.ices ou des enfants déguisés en cet animal. À cela s’ajoute l’homophonie du titre, d’autant plus forte qu’un album se prête à la lecture à voix haute. Qui voit là ? du titre se réfère au verbe voir, interrogant le regard des un.es et des autres, quand en quatrième de couverture est mentionné « Qui voilà dans la forêt ? », avec la préposition désignant celui ou celle que l’on remarque et regarde.

Le texte prend une forme entièrement dialoguée mise en avant par les tirets cadratins et les verbes de parole utilisés, dialogue ne reprenant toutefois que des affirmations ou interrogations les unes à la suite des autres sans réponse qui pourrait alors venir de l’enfant lecteur.ice. L’on est face à une suite de doubles pages présentant les têtes des différents animaux de face aux yeux percés sur fond blanc comme une suite de témoignages ponctuée de quelques doubles-pages de décors de la forêt où l’on se plaira à jouer à retrouver les animaux mentionnés plus ou moins bien cachés.

Se met en place un jeu de regards aussi amusant qu’interpellant s’ajoutant aux affirmations des différents animaux. L’enfant lecteur-ice est invité.e à aller au-delà de son propre regard, au-delà de la peur initiale de l’inconnu décrit pour regarder les autres et le monde, voire se mettre à la place des autres en entrevoyant leurs propres regards dans un aller-retour entre soi et autrui, entre le fait de regarder et d’être vu. Le visuel sous forme de masques invite à prendre différentes positions et à regarder à travers les yeux d’un.e autre, cet.te autre qui nous fixe lorsque nous regardons le livre. En se mettant à la place des autres, ici des animaux de la forêt, l’on est invité.es à décentrer un regard premier sur soi pour se retrouver dans une perspective plus large de découverte.

Le livre peut être vu, en parallèle de la narration, comme un imagier des animaux des bois, chacun étant représenté, nommé et donnant par comparaison une de ses caractéristiques fortes. Mais en décalant le regard, l’imagier devient celui décrivant l’enfant-personnage ou même l’enfant-lecteur.ice qui pourra l’adapter à sa guise. C’est qu’en décrivant ce qu’ils observent et qu’ils ne connaissent pas, les animaux, par les qualificatifs mis en avant, en disent bien plus sur eux-même que sur l’objet de leur attention. En définissant par comparaison, ils se définissent eux-mêmes, en observant l’autre, ils comprennent qui ils sont au-delà de la peur initiale, dans un jeu de regards que l’enfant lecteur.ice détaillant le livre, dont les personnages l’observent peut-être, est invité à adopter. L’altérité devient alors possibilité d’identification dans cette perspective subtile et ludique mise en place par Caroline Gamon pour voir le monde autrement.

L’autrice développe pour cela des illustrations saisissantes à la peinture acrylique sur bois dans des teintes naturelles mêlant réalisme des animaux aux pelages semblant bien doux et figuratif de la forêt stylisée jouant sur les échelles et contrastes des végétaux aux formes géométriques. L’on pense alors autant aux auteurs classiques du Père Castor Gerda Muller ou Rojan qu’au travail de Laurent Moreau avec notamment son album Dans la Forêt des masques aux éditions hélium.

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